| | | Le BANC de Jean-Pierre Viberti | Lun 19 Mar - 9:05 par mariso | Le banc
Ils m’ont posé là sur le Boulevard des Anglais. Devant moi se déroule un paysage à nul autre pareil : un lac, des montagnes, des collines, des prés, une ville qui grandit sans cesse et claironne. De temps à autre sur mon dossier se pose un rouge-gorge qui me lorgne de son oeil rond. Il regarde comme moi le paysage, me parle du temps qu’il fait, de ses amours, de sa future nichée, jusqu’à ce qu’arrive un bipède lourd et fatigué qui le fait s’envoler sans même l’avoir aperçu. L’oiseau léger m’a quitté, son trille m’a charmé... en échange j’ai reçu de plein fouet un gros cul qui fatigue mes planches et je ne parle pas des vents qui émanent de la paire de hanches.
Une Dame Brougham venue d’Angleterre m’a mis au monde. Ce fut le premier matin du monde. Elle n’a pas accouchée dans la douleur. Elle n’a eu aucune peine avec moi. Si, peut-être un peu de tristesse, une sorte de baby blue, parce que si j’existe c’est en mémoire de son mari décédé et aussi du roi Georges V. Elle a eu deux hommes dans sa vie... et moi, le banc. Pour ce qui me concerne, ils se sont mis quand même à plusieurs pour me faire et je dois dire que si je suis un banc public je ne suis pas un banc commun : une structure en ciment armé, des liteaux en bois peint serrés les uns aux autres forment un siège biplace avec dossier. Les deux parties pour s’asseoir sont bien distinctes, séparées d’un très large accoudoir, ce qui fait que les amoureux que j’invite ont du mal à s’enlacer. A dire vrai, je suis plus un banc pour méditer qu’un terrain d’échauffement pour la bagatelle. Ah ! j’oubliais ! j’ai un sceau, une marque de fabrique : une plaque en bronze scellée dans la partie centrale qui parle des deux hommes chéris par la noble dame anglaise. Ah ! Chère Madame Brougham ! Quand sur moi vous veniez vous asseoir, que votre parfum enveloppait le soir, étouffé par vos dentelles, vos froufrous, je lorgnais vos bas noirs... J’étais fringant et neuf, désireux de tout voir. Je sais bien que vous pensiez à votre Reginald, mais vous, ma tendre Lady, vous deveniez mon Elvire, avec ce goût d’interdit jusqu’à commettre l’inceste !
Pendant quelques années dorées vous veniez, chaque été, régulièrement vous asseoir. Ces rendez-vous me chaviraient comme vous ne pouviez l’imaginer. Et puis il y eut la guerre, votre absence, la botte de l’occupant avec son pli au pantalon et son fessier réséda. Je vous revis une seule fois après ces années noires, plus strictement vêtue en tailleur Prince de Galles. La vie reprenait peu à peu son cours : j’accueillais de nouveaux les enfants, leurs rires et leurs pieds crottés, les vieillards essoufflés, les amoureux, leurs roucoulades et leurs petits secrets. Mais vous, vous ne veniez plus. J’ai connu l’oubli, le cruel désarroi du poète :
“Un seul être vous manque et tout est dépeuplé”. J’ai vécu des moments difficiles: les intempéries, les coups, les entailles et les tags stupides, la peinture de mon bois qui s’écaillait...
Plus de 70 ans ont passé et je suis toujours là, solide au poste. Il est vrai que mon ciment commence à s’effriter. J’aurais bien besoin d’un réagréage. Mais ne nous plaignons pas, j’ai mon compagnon le rouge-gorge qui fait sa visite quotidienne. Savez-vous ce qu’il chante ? “Un ban pour Lady Brougham ! Un ban pour Lady Brougham !” . Quel comique cet emplumé !
Ne pas être mis au ban des bancs. Voilà ce que j’espère. Sous mes yeux la ville grandit encore et claironne.
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